Sunday, May 27, 2012

Le « y » est conforme au tracé de sa lettre

Le « y » est conforme au tracé de sa lettre : Y — c’est une fourche, y être, c’est être à la naissance de l’embranchement, à la croisée des chemins, venant d’une direction antérieure sur laquelle il n’y a pas à se retourner, qui n’est plus une direction mais une trace en train de s’effacer ; à l’embranchement il n’y a que distension, écartement, droite et gauche, devant et derrière, haut et bas, ouvrir ou fermer les yeux : ce battement est le plus souvent aussitôt décidé, je vois ceci ou cela, je bouge dans tel sens, mais il peut aussi se faire que je reste suspendu dans le sentiment d’une indécision qui est l’ouverture elle-même ; ce n’est pas une hésitation — qui suppose, pour sa part, que je confronte des options possibles, c’est bien plutôt une stase où l’ouverture se donne comme telle, c’est-à-dire comme le bord, le contour de l’angle ouvert — V — par lequel je suis ouvert, non pas à deux directions possibles mais à une infinité potentielle que définit l’empan de l’ouverture, donc l’ « ici » qui fait moins un « où » qu’un « d’où » : de là, à partir de là « je » suis c’est-à-dire ça s’ouvre d’une certaine manière.

La « certaine manière » — la « Jemeinigkeit », le « chaque fois mien » — ne peut être « certaine » en ce sens (singulière, déterminée, propre) que parce qu’elle s’ouvre à un monde, c’est-à-dire à une totalité de significabilité (Bedeutsamkeit). « Je » peux devenir point d’émission et de réception de renvois à tous les autres points auxquels s’ouvre l’ouverture que je suis. Mais cela veut dire en même temps que le « s’ouvrir » ici est aussi bien un « être ouvert » : le monde m’ouvre en ce que c’est le réseau des renvois qui me situe en lui. Le « sensible » est ouverture de sens, envoi ou renvoi de sens, au sens : l’espace, l’écartement, la distance, l’approche ou l’éloignement, la montée ou a descente sont des linéaments de sens, de même que les couleurs et les textures, les sons avec leurs timbres, leurs hauteurs, leurs façons de naître et de mourir, etc.

Le sens sensible enveloppe d’abord la signification, qui ne s’en détache et ne s’isole comme telle — comme langage — que de manière limitée et provisoire.

Jean-Luc Nancy, Dans quels mondes vivons-nous ?

Sunday, April 15, 2012

Des êtres individués

Nous sommes devenus des êtres individués, c'est-à-dire non divisibles en eux-mêmes et virtuellement indifférenciés. Cette individuation dont nous sommes si fiers n'a donc rien d'une liberté personnelle, c'est au contraire le signe d'une promiscuité générale. Corollaire de cette promiscuité : cette « convivialité exclusive » qu'on voit fleurir partout, que ce soit dans le huis clos du Loft, ou celui des ghettos de luxe et de loisirs, ou de n'importe quel espace où se recrée comme une niche expérimentale où il ne s'agit pas tant de sauvegarder un territoire symbolique que de s'enfermer avec sa propre image et de vivre en complicité incestueuse avec elle, avec tous les effets de transparence et de réfraction qui sont ceux d'un écran total.

Ça bouge encore, mais juste assez pour se donner, au-delà de la fin, l'illusion rétrospective de la réalité, ou celle du social, mais réduite à une interaction désespérée avec soi-même. Cette promiscuité, faite d'implosion sociale, d'involution mentale et d'interaction « on line », ce désaveu profond de toute dimension conflictuelle, sont-ils une conséquence accidentelle de l'évolution moderne des sociétés ou bien une condition naturelle de l'homme, qui finalement n'aurait de cesse de renier son être social comme une dimension artificielle ? L'être humain est-il un être social ? Il serait intéressant de voir ce qu'il en sera dans le futur d'un être sans structure sociale profonde, sans système ordonné de relations et de valeurs, dans la pure continuité des réseaux, en pilotage automatique et en coma dépassé en quelque sorte, contrevenant ainsi à tous les présupposés de l'anthropologie. Mais n'a-t-on pas de l'homme, comme le dit Stanislaw Lec, une conception trop anthropologique ? Promiscuité et enfermement se résument dans l'idée originale de soumettre un groupe à une expérience d'isolation sensorielle, afin d'enregistrer le comportement des molécules humaines sous vide, dans le dessein peut-être de les voir s'entre-déchirer dans cette promiscuité artificielle. On n'en est pas venu là, mais cette microsituation existentielle vaut comme métaphore universelle de l'être moderne enfermé dans son Loft personnel, qui n'est plus son univers physique et mental, mais son univers tactile et digital, celui du « corps spectral » de Turing, celui de l'homme numérique pris dans le dédale des réseaux, et devenu sa propre souris (blanche).

Jean Baudrillard

Tuesday, March 13, 2012

Ce que nous appelons le progrès

L’univers tout entier est composé de systèmes stellaires. Pour les créer, la nature n’a que cent corps simples à sa disposition. Malgré le parti prodi­gieux qu’elle sait tirer de ces ressources et le chiffre incalculable de combinai­sons qu’elles permettent à sa fécondité, le résultat est nécessairement un nombre fini, comme celui des éléments eux-mêmes, et pour remplir l’étendue, la nature doit répéter à l’infini chacune de ses combinaisons originales ou types. Tout astre, quel qu’il soit, existe donc en nombre infini dans le temps et dans l’espace, non pas seulement sous l’un de ses aspects, mais tel qu’il se trouve à chacune des secondes de sa durée, depuis la naissance jusqu’à la mort... La terre est l’un de ces astres. Tout être humain est donc éternel dans chacune des secondes de son existence. Ce que j’écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l’ai écrit et je l’écrirai pendant l’éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes sembla­bles. Ainsi de chacun... Le nombre de nos sosies est infini dans le temps et dans l’espace. En conscience, on ne peut guère exiger davantage. Ces sosies sont en chair et en os, voire en pantalon et paletot, en crinoline et en chignon. Ce ne sont point là des fantômes, c’est de l’actualité éternisée. Voici néan­moins un grand défaut : il n’y a pas progrès... Ce que nous appelons le progrès est claquemuré sur chaque terre, et s’évanouit avec elle. Toujours et partout, dans le camp terrestre, le même drame, le même décor, sur la même scène étroite, une humanité bruyante, infatuée de sa grandeur, se croyant l’univers et vivant dans sa prison comme dans une immensité, pour sombrer bientôt avec le globe qui a porté dans le plus profond dédain, le fardeau de son orgueil. Même monotonie, même immobilisme dans les astres étrangers. L’univers se répète sans fin et piaffe sur place. L’éternité joue imperturbablement dans l’infini les mêmes représentations.

Auguste Blanqui

Friday, February 24, 2012

L'amitié et le système du don

En ce qui concerne l’amitié comme vertu sociale ou même fondement du lien communautaire, un éclairage nouveau a été apporté par les problématiques sociologiques d’un Durkheim, relayées par celles de Mauss notamment. En effet les analyses philosophiques traditionnelles, essentiellement axées sur la morale, partent d'une relation canonique moi-autrui qui, une fois généralisée, fournit un modèle idéologique de socialité par référence au concept vague d’amitié, à peine distinct d'ailleurs de celui de fraternité. Or en tant que valeur, cette amitié semble toujours avoir été perdue et oubliée, sans correspondre à une réalité effective. Tandis que la perspective non individualiste de Mauss, en se fondant sur la seule réalité sociale des échanges, établit le don comme vecteur permettant de valoriser différentiellement la place des individus et impliquant autrui au niveau de chaque action individuelle. Tout acte étant causé par un don, répondant à un don, constitue par lui-même un don spécifique. Le système de l'échange de cadeaux induit une consistance sociale reposant exclusivement sur les relations inter-individuelles, sacralisées sans doute, hiérarchiques peut-être (dans la mesure où le donateur s'arroge un pouvoir et une supériorité indéniables, fondés sur le prestige), mais non féodales.

En-deçà de la dualité du bien et du mal, de la vertu et du vice, de la générosité et du calcul, le don est avant tout une pro-vocation, une marque d'amitié (parfois d'inimitié) que l'on n’a pas demandée ni choisie, et à laquelle il y a pourtant obligation de répondre. Par sa signification profonde, le don est avant tout possession. Il ne symbolise ou ne représente pas une disposition subjective ; à l'état brut il est simplement présence du donateur, transfert d'une force ou d'une qualité dans la sphère privée du bénéficiaire, qui « poursuivra » celui-ci jusqu'à ce qu'il puisse rendre au moins l'équivalent. Tant que les échanges de cadeaux ont lieu, même s'ils sont gros d’une inimitié secrète et du désir de dominer, une paix relative règne ; la socialité ne s'est pas coupée de la communauté profonde des biens, qui est participation intime à la vie de l'autre, invitation. Le don ne consiste qu'en cela : s'inviter chez autrui. L'on vit en paix en communauté tant qu'on ne laisse pas trop le voisin vivre en paix, en l'obligeant à se préoccuper de nous, de notre présence incontournable, et tant qu'on ne jouit pas trop en paix, égoïstement, de nos propres biens.

Sans doute ce système d’échange dissimule-t-il une peur sous-jacente, un refoulé fondamental qui serait pour chacun le don impossible à compenser : le don en tant qu'échange amical protègerait du don d'amour absolu qu'on ne pourrait jamais rendre. D’une certaine façon, tout cadeau anticipe ce don impossible et mortel ; c’est pourquoi derrière tout cadeau se réalise un don d’amitié, comme une sauvegarde vitale. Autre façon d’exprimer l’interdit de l’inceste, de la jouissance absolue de soi ou de l’autre. L’amitié se définit comme un don parce qu’elle-même peut et surtout doit être donnée, comme un commandement doit être donné et comme la Loi doit être dite.

Didier Moulinier

Sunday, February 19, 2012

L'image photographique comme trace

C'est l'existence du « fantasme dépressif » qui définit la différence essentielle entre « trace » et « empreinte » et qui institue l'image photographique comme trace. L'empreinte n'est que l'attestation d'un passage. Elle ne résulte pas du désir d'inscription, mais seulement de la mise en contact fortuite d'un objet avec une surface réceptrice. Au contraire, la trace atteste le désir qu'a eu celui qui l'a laissée de réaliser une « inscription ». Ce désir est celui de rester éternellement présent dans l'objet sur le modèle de ce qu'on ressent — ou de ce qu'on a ressenti — de la présence de l'objet en soi. L'émotion amoureuse, par le sentiment très vif d'être marqué à vie par la présence de l'objet en soi, est un puissant moteur à la fabrication de traces : coeurs entrelacés sur le tronc des arbres, poèmes et dessins de l'amoureux en témoignent. Toute émotion esthétique fonctionne de la même façon en induisant le désir d'inscrire dans une trace définitive le lien intense qui a uni le sujet à l'objet de son émotion. Cette trace est destinée à attester que cette union a bien existé et à en immortaliser en quelque sorte le moment dans une forme matérielle. Celle-ci met donc en scène un fantasme d'inclusion réciproque : du sujet dans la trace (toute trace est une forme de signature) et de l'objet dans le sujet (c'est parce qu'un objet était présent dans le sujet, sous la forme d'une émotion, que le désir de trace est advenu). Toute trace atteste à la fois la possibilité pour le sujet de contenir l'objet de son émotion et le sentiment très vif d'être contenu dans l'objet qui a accompagné cette émotion.

Serge Tisseron, Le mystère de la chambre clairePhotographie et inconscient

Friday, February 3, 2012

Le mythe de la dignité

C’est maintenant (…) qu’exposant les tares d’un humanisme décidément incapable de fonder chez l’homme l’exercice de la vertu, la pensée de Rousseau peut nous aider à rejeter l’illusion dont nous sommes, hélas ! en mesure d’observer en nous-mêmes et sur nous-mêmes les funestes effets.
Car n’est-ce-pas le mythe de la dignité exclusive de la nature humaine qui a fait essuyer à la nature elle-même une première mutilation, dont devrait inévitablement s’ensuivre d’autres mutilations ? On a commencé par couper l’homme de la nature, et par le constituer en règne souverain ; on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable, à savoir qu’il est d’abord un être vivant.
Et en restant aveugle à cette propriété commune, on a donné champ libre à tous les abus. Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire l’homme occidental ne put-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il refusait à l’autre, il ouvrait un cercle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d’autres hommes, et à revendiquer au profit de minorités toujours plus restreintes le privilège d’un humanisme corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion.

Claude Levi-Strauss, Anthropologie structurale, 1973

Thursday, January 26, 2012

Les hommes doivent prendre garde aux mots

Les noms des choses qui ont la propriété de nous affecter, c'est-à-dire de celles qui nous procurent du plaisir ou du déplaisir, ont, dans la conversation courante des hommes, une signification changeante parce que tous les hommes ne sont pas affectés de la même façon par la même chose, ni le même homme à des moments différents. Etant donné en effet que tous les noms sont donnés pour signifier nos représentations et que toutes nos affections ne sont rien d'autre que des représentations, lorsque nous avons des représentations différentes des mêmes choses, nous ne pouvons pas facilement éviter de leur donner des noms différents. Car même si la nature de ce que nous nous représentons est la même, il reste que la diversité des façons que nous avons de la recueillir, diversité qui est fonction de la différence de constitution de nos corps et des préventions de notre pensée, donne à chaque chose une teinture de nos différentes passions. C'est pourquoi, lorsqu'ils raisonnent, les hommes doivent prendre garde aux mots, lesquels ont aussi, au delà de la signification de ce que nous imaginons leur être propre, une signification renvoyant à la nature, à la disposition et à l'intérêt de celui qui parle ; tels sont les noms des vertus et des vices : car un homme appelle sagesse ce qu'un autre appelle crainte ; et l'un appelle cruauté ce qu'un autre appelle justice ; l'un prodigalité ce qu'un autre appelle magnificence ; l'un gravité ce qu'un autre appelle stupidité, etc. Il en résulte que de tels noms ne peuvent jamais être les véritables fondements d'aucune espèce de raisonnement. Les métaphores et les figures du discours ne le peuvent pas davantage : mais elles sont moins dangereuses parce qu'elles professent leur caractère changeant, ce que ne font pas les autres noms.

Hobbes, Léviathan, c.4.

Thursday, December 15, 2011

L'illusion

Il faut reconnaître que, si cette illusion d'amour-propre a de grands inconvénients, si elle fausse notre jugement critique, non seulement sur nous-mêmes, mais sur les autres, si elle nous entraîne à des estimations fausses, elle a, en contre-partie, de grands avantages. « L'illusion qui accompagne l'homme au cours de la vie, dit M. Cornetz, est une condition nécessaire d'existence, un produit précieux de l'instinct vital. » L'homme qui se surestime est aussi celui qui est capable de se surmonter. Il est nécessaire, au grand jeu de la vie, d’avoir confiance en soi-même. Si l'on ne s'estimait qu'à sa juste valeur, on ne s'estimerait pas assez. Si l'on ne s'accordait pas une force supérieure à sa force réelle, on n'oserait jamais entreprendre l'impossible : or il n'y a peut-être que l'impossible qui soit digne d'être entrepris. Au pur point de vue pratique, si le but à atteindre n'était pas embelli par l'illusion, se mettrait-on jamais en marche? Il est bon qu'après un échec l'homme puisse se dire, en toute naïveté : « J'aurais pu agir autrement. » Ce n'est pas vrai, sans doute, mais cela peut créer dans l'avenir une grande vérité. L'erreur est une grande génératrice de vérités. La vérité d'aujourd'hui a sa racine dans l'erreur d'hier. Les illusions ont souvent créé des forces réelles. « Vous pouviez faire mieux, » dit l'éducateur à son élève. Il met ainsi dans l'esprit de l'enfant une croyance, une idée qui engendrera immédiatement un espoir et, dans le futur, une force.

Remy de Gourmont, L’illusion du joueur in Promenades philosophiques

Thursday, November 17, 2011

Je formerai le monde

Le monde a une capacité originelle à être animé par moi — il est même animé a priori par moi — nous formons une unité. J'ai une tendance et une capacité originelles à animer le monde. Je ne puis me mettre en relation avec rien qui ne dépende de ma volonté, ou qui ne soit conforme à celle-ci. Par conséquent, le monde doit avoir une aptitude originelle à dépendre de ma volonté, à lui être conforme. Mon efficacité spirituelle, ma réalisation d'idées ne pourront donc pas être une décomposition, une transformation du monde, en tout cas pas en tant que je suis membre de ce monde-ci, mais ne pourront être qu'une opération de variation. Sans lui porter préjudice, j'ordonnerai, j'aménagerai et je formerai le monde — ainsi que ses lois, dont je me servirai.

Novalis, Fragments logologiques

Friday, November 11, 2011

Le progrès n’est qu’une idée fausse

L’humanité ne représente nullement une évolution vers le mieux, vers quelque chose de plus fort, de plus élevé au sens où on le croit aujourd’hui. Le progrès n’est qu’une idée moderne, c’est-à-dire une idée fausse. L’Européen d’aujourd’hui reste, en valeur, bien au-dessous de l’Européen de la Renaissance ; le fait de poursuivre son évolution n’a absolument pas comme conséquence nécessaire l’élévation, l’accroissement, le renforcement. En un autre sens, il y a constamment des cas isolés de réussite, dans les endroits les plus différents de la Terre et à partir des cultures les plus diverses ; cas par lesquels, c’est en fait un type supérieur qui se manifeste : quelque chose qui, par rapport à l’ensemble de l’humanité, est une sorte de surhumain. Semblables hasards heureux de grande réussite ont toujours été possibles et seront peut-être toujours possibles. Et même des races, des tribus, des peuples entiers peuvent, dans certaines circonstances, représenter de tels coups au but.

Friedrich Nietzsche, 1888